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12 06 2017

« Je suis une auteure qui dessine »

Propos recueillis par Guillaume Marsal


« Je suis une auteure qui dessine »

Claudine Aubrun – Photo : Loïc Le Loët

En résidence du 31 mai au 30 juin 2017, l’auteure jeunesse Claudine Aubrun revient pour la troisième fois au Chalet Mauriac. Une résidence qu’elle apprécie où le temps des rencontres se mêle à celui de la rigueur du travail studieux d’écriture et d’illustration. Car Claudine Aubrun a plusieurs cordes à son arc. Elle se raconte ici avec légèreté et nous permet une plongée au cœur de sa création.

Un soleil voilé éclaire péniblement la salle de la bibliothèque du chalet Mauriac. Claudine Aubrun est au travail, concentrée et enjouée. Depuis son arrivée à Saint-Symphorien, son planning chargé ne lui laisse que peu de moments pour flâner dans le vaste jardin de ce lieu où le temps semble suspendu.

Mener des projets de front
Pour son troisième séjour en résidence au chalet, l’auteure prolifique de romans jeunesse s’est engagée, ce matin de juin, dans un méthodique travail de recherche typographique. Sur une feuille noircie à l’encre s’égrainent de manière répétitive :  « Monday, sunday private property… ». Trois, quatre, cinq mots en Anglais, déclinés en autant de polices de caractère qui donnent un certain rythme, semblant faire danser les lettres.
 
« Le directeur artistique fera les montages lui-même quand le texte sera écrit. À ce moment précis de la création, je me sens très libre » explique l’auteure. « L’illustration est un travail moins ingrat que l’écrit. Lorsque je dessine, je peux écouter de la musique, c’est là le côté ludique que j’y  trouve » ajoute-t-elle.
 
Trouver des idées d’illustration dans la perspective d’une collaboration avec l’auteure Stéphanie Benson : voilà comment Claudine Aubrun résume ce début de matinée, avec une certaine virtuosité non dénuée de rigueur.
claudine-aubrunDans le cadre de cette collaboration, l’auteure jeunesse se consacrera exclusivement à l’illustration ; elle qui dessine sans retenue lorsqu’elle n’écrit pas. Et toutes les occasions sont bonnes pour croquer des personnages sur le vif : dans la rue, dans le train ou encore au café, précise-t-elle avec des yeux rieurs. Prévu pour une sortie librairie en 2018, le projet d’ouvrage est un journal intime puisant au cœur de l’existence des personnages de la collection Tip Tongue, publié par les éditions Syros jeunesse. Il est destiné à des lecteurs de la tranche d’âge 8-10 ans, sensibilisés à la langue anglaise par des enquêtes à rebondissements. Le texte use subtilement de l’anglais au fil des pages, illustré à la manière d’une bande dessinée pour en retenir l’essentiel.
À l’occasion de sa résidence, Claudine Aubrun est également animée par l’écriture d’un deuxième projet, plus marqué voire plus risqué, car en résonance avec certains stéréotypes sociétaux.
Ses récentes rencontres avec des élèves d’écoles primaires de la Région l’ont d’ailleurs conforté dans l’idée de mener à terme son écriture. « Lorsque la question du genre peut être abordée de manière légère et humoristique, les enfants, mais aussi leurs parents, commencent à se poser des questions. ». En inversant des situations et les polarités souvent rencontrées dans notre société (question des salaires hommes-femmes, répartition sexuée des métiers, tâches domestiques…), l’auteure souhaite engager sa responsabilité de citoyenne et de femme en proposant un ouvrage qui, selon ses mots, est une véritable chance de contribuer à un débat qui suscitent les passions. La parution est programmée pour janvier 2018, dans la collection Mini-Syros. Selon l’auteure, l’ouvrage devrait rencontrer un enthousiasme certain chez les enseignants qui ne manqueront pas de s’appuyer sur des scènes cocasses pour questionner les représentations de leurs élèves.

Alors que ses projets se situent au même stade de leur développement, Claudine Aubrun consent qu’elle n’a pas une minute à perdre et se doit d’avancer rapidement. Son objectif étant, au terme de sa résidence, l’envoi des premières versions respectives aux éditeurs.
 

Aller à la rencontre des habitants pour savoir apprécier un territoire
Entre temps, l’auteure aura partagé son séjour entre la douzième édition du Salon du polar jeunesse Du sang sur la page de Saint-Symphorien, des rencontres avec les élèves et enseignants des écoles de la Région, pour enfin, participer à la vingtième édition du festival du livre de Bazas.

« Venir ici est un plaisir immense pour moi. J’apprécie beaucoup les gens de Saint-Symphorien et les rencontres sur le territoire sont d’une richesse, sans égal, à chaque foisLa forêt des Landes est tellement romanesque que venir en résidence ici conjugue naturellement l’inspiration et l’écriture. » commente Claudine Aubrun, le regard tourné vers la fenêtre comme pour s’assurer que le soleil ne se laisse pas encore disputer sa place par la pluie.
 
Au cours de sa première semaine de résidence, Claudine Aubrun a consacré neuf demi-journées à des écoliers de la Région, venus sur place pour participer à des animations ludiques et de découvertes, ponctuées de spectacles et d’échanges autour de sujets en lien avec le livre et la création. « Quand j’ai parlé de mon projet de publication sur le genre, je me suis rendu compte que les garçons étaient dérangés par l’idée d’inverser les situations qu’ils connaissent dans leur quotidien. Les filles, quant à elles, se montraient beaucoup plus curieuses d’en faire l’expérience. J’observe ainsi combien  la fiction donne la place à tous les possibles et permet de dépasser les positions supposément acquises. »
 

Entretenir la curiosité et transmettre avec humilité
Sur son travail d’auteur, Claudine Aubrun, qui publie en nombre pour les élèves des classes primaires, a pu insister sur l’importance de l’école et de la lecture, « quel que soit le livre lu » précise-t-elle. « J’ai parlé de mon parcours aux enfants, du peu de livres à ma disposition lorsque je vivais chez mes parents. Je me suis sentie responsable de dire combien la curiosité s’éveille au contact des livres. »

Dans ses échanges avec des enfants, l’auteure retient souvent l’expression spontanée de son public : « Les enfants osent poser les mêmes questions que les adultes mais, contrairement à eux, ils ne s’imaginent pas passer pour des imbéciles. » Elle poursuit en convoquant cette curiosité qui l’anime toujours pour reconnaître qu’elle agit avec attachement lorsque des choses différentes se présentent à elle. La diversité rend son travail d’auteur riche et stimulant. « J’aime faire des choses légères et drôles pour parler des choses sérieuses mais je sais aussi être plombante et noire dans mon écriture ! »
 
Passer du texte au dessin l’a longtemps intimidé. Elle se dit entourée d’illustrateurs qu’elle respecte avec une certaine déférence. Humblement, Claudine Aubrun ne sous-estime pas les conseils de ces derniers pour accompagner son travail d’illustration, bien qu’elle avoue ne pas avoir osé pendant longtemps montrer ses dessins.
 
Les réseaux sociaux ont été des complices involontaires d’une publicité inattendue : les éditeurs ayant eu accès, non sans surprise, à nombre de ses illustrations. « Je les ai montrées sans les leur avoir montré volontairement » concède l’auteure. « Ainsi, les éditeurs ont découvert que je suis une auteure de texte qui dessine ! »
 

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