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21 09 2016

« Je suis au bon endroit, au bon moment. »

Propos recueillis par Marie-Pierre Quintard


« Je suis au bon endroit, au bon moment. »

Lauréate Littérature 2016, Eva Almassy réside au chalet Mauriac du 5 septembre au 28 octobre. L’auteur consacre son séjour à l’écriture d’un cycle de romans qu’elle a entamé il y a quelques années et dont le titre général est emprunté à Rimbaud : La magique étude du bonheur.

Eva Almassy est née en Hongrie. Elle est arrivée à l’âge de vingt-deux ans en France sans avoir jamais appris le français, si ce n’est dans les livres. Un apprentissage visuel, donc, de cette langue dont elle maîtrise très vite l’orthographe, mots qu’elle manie avec jubilation, comme « des cubes avec lesquels jouer ». À l’inverse du hongrois, qui est une langue agglutinante, où « un seul mot peut être une phrase », elle apprécie la souplesse de la syntaxe française, et ce plaisir de la langue transparaît avec beaucoup de talent dans tous ses textes.
C’est ce même plaisir qui l’incitera à écrire ses premiers livres en français, dix-huit ans après son arrivée dans ce pays. Écrire dans une langue qui n’est pas la sienne, comme un pari et un acte de reconnaissance : « La France m’a donné asile, je lui ai pris sa langue. Il fallait donc que je donne quelque chose à ce pays, par gratitude. C’est comme ça qu’après quelques articles dans divers journaux ou revues, j’ai décidé de passer à la fiction. »

Elle commence alors l’écriture d’un premier roman d’inspiration autobiographique, V. O., en septembre 1996 exactement. Nous sommes le 8 septembre 2016, c’est donc le 20e anniversaire de son entrée en littérature, ce qui rend son séjour au Chalet Mauriac « d’autant plus symbolique ». Très vite après, il y eut un deuxième livre, Tous les jours, paru aux éditions Gallimard, puis un troisième, chez Stock. Ensuite, démarre une période où l’auteur commence de nombreux projets, puis les abandonne, pour finalement écrire des livres de plus en plus courts.
Quand elle évoque cette période, Eva Almassy parle de « manuscrit » ou de « travail en souffrance ». Elle se questionne : « Je me torturais, je ne savais pas à quoi cela était dû : pourquoi je ne peux pas mobiliser mes forces comme pour le premier, le deuxième et même le troisième livre ? Pourquoi je n’arrive plus à travailler pleinement ? » C’est au printemps dernier qu’est posé le diagnostic « extraordinairement libérateur » :

« On a découvert tout récemment que je souffrais, comme les enfants hyperactifs, d’un déficit de l’attention. Cela s’appelle TDA : “trouble du déficit de l’attention”. Ce qui ne veut pas dire que je ne suis pas attentive, mais je n’arrive pas à me concentrer sur quelque chose de déjà commencé. D’où des abandons de projets, ou trop de commencements de texte. La motivation est presque impossible à retrouver car l’attention se disperse. Seule l’urgence ou un travail soutenu peuvent aider à rester concentrée. C’est un problème neurologique, qui correspond au niveau de dopamine dans le cerveau. Quand j’ai postulé pour cette résidence, je ne le savais pas encore, donc je culpabilisais énormément ; je me demandais comment j’allais pouvoir en profiter. Puis, j’ai fait table rase. Je me suis dit qu’il n’y a pas lieu de se culpabiliser. Qu’il faut se remobiliser et savoir que je peux avoir de l’aide : il y a des petites astuces, comme écouter de la musique quand on travaille, s’interrompre, faire un tour… Or ici, il y a vraiment tout ce qu’il faut ! Je pense que pour n’importe quel auteur, ce sont des conditions idéales, mais pour moi, je n’aurais même pas osé en rêver ! »

Depuis qu’elle est arrivée à Saint-Symphorien, Eva Almassy jette des monceaux de notes accumulées, comme « un fardeau qui s’en va », pour se recentrer sur le deuxième volet de ce qu’elle nomme le « cycle des références », au titre générique emprunté à Rimbaud : La Magique étude du bonheur. Commencé en 2013 avec la parution de L’accomplissement de l’amour, cet ensemble de trois – ou quatre – volumes se poursuit avec l’écriture d’un roman proprement rimbaldien, puisqu’il prend comme point de départ une phrase extraite d’une lettre de Verlaine à Rimbaud, écrite au moment de leur séparation : « [Cette phrase] est prise dans une lettre datée du 3 juillet 1873 ; et par un hasard extraordinaire, l’accident de moto qui est raconté dans V. O., mon premier roman, a eu lieu le 3 juillet 1973, donc cent ans après cette lettre – or je fonctionne beaucoup par coïncidence, par signes… Je suis très rationnelle dans la vie quotidienne, mais pas dans l’imaginaire. Dans ce passage, Verlaine dit : “Si d’ici à trois jours je ne suis pas « r’avec » ma femme dans des conditions parfaites, je me brûle la gueule.” Et il n’a jamais été « r’avec » sa femme. À partir de ce mot-là, je raconte une autre histoire de « R’avec » : celle d’une femme attendant son mari qui revient à elle après un autre amour. » On peut y voir une sorte d’histoire en miroir de celle racontée dans L’accomplissement de l’amour, où une femme met son couple à l’épreuve en accomplissant un acte d’infidélité. Car c’est le rapport amoureux, l’intime, qui intéressent l’auteur dans cette série de romans, tous inspirés d’une référence littéraire.
Le troisième volet – qu’elle ne travaillera qu’une fois le second terminé – part du poème « Ô saisons, Ô châteaux » – où Rimbaud évoque « la magique étude du bonheur » –, y mêle un certain nombre d’éléments autobiographiques, et repose sur un travail temporel original, puisque le personnage principal cherche à envoyer son histoire dans le futur. Nous n’en dirons pas plus pour l’instant sur ce troisième livre pour respecter l’ordre qu’Eva Almassy s’est imposé : « J’ai envie que cela coule, que ce soit une phrase après l’autre. » Mais nous y reviendrons peut-être, car ces huit semaines de résidence sont prometteuses, et démarrent sous le signe d’une confiance retrouvée : « J’ai le sentiment que je suis au bon endroit, au bon moment. »
 

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