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14 04 2016

« J’essaie de décentrer mon regard… »

Propos recueillis par Marie-Pierre Quintard


« J’essaie de décentrer mon regard… »

Stéphane Servant – Photo : Catherine Lefort

Auteur jeunesse prolifique et talentueux, Stéphane Servant revient sur les étapes de son parcours : du conte à l’album, du scénario au roman… Cette résidence au Chalet Mauriac devrait être pour lui riche d’expériences nouvelles, qu’elles soient personnelles ou collectives, vers d’autres formes de création…

Marie-Pierre Quintard – Pour commencer, pourriez-vous m’expliquer ce qui vous a conduit à écrire pour la jeunesse ?
 
Stéphane Servant – J’ai fait des études de littérature anglophone puis j’ai commencé à travailler avec des thérapeutes américains et des familles d’enfants autistes ; je m’occupais de la médiation, la traduction. J’ai découvert l’univers de l’enfance « empêchée » : je me suis dit que c’était ça que je voulais faire. C’est alors que j’ai arrêté les études d’anglais et ai passé un concours d’éducateur, que j’ai raté. Mais j’avais l’intention de continuer à travailler auprès des enfants. Je me suis engagé dans des associations d’éducation populaire, en tant qu’animateur en milieu scolaire, en milieu associatif, essentiellement autour des arts du cirque et du conte traditionnel. Je travaillais beaucoup autour de l’écriture : de scénarios, de contes ou de spectacles de cirque. J’apprenais aux enfants à raconter, à dégager l’architecture d’un conte, à y mettre leurs mots.
C’est à ce moment-là que j’ai découvert la littérature jeunesse. Je trouve que le format de l’album est une formidable porte d’entrée dans la littérature, qu’on soit lecteur ou pas, car on peut toujours y accéder par l’image. J’ai lu des textes pour la jeunesse assez incroyables, qui parlent de choses très fortes, avec une économie de moyen. J’ai mis plusieurs années à comprendre ce qu’était vraiment l’écriture d’albums, c’est-à-dire qu’il fallait aller à l’épure, et ménager une place pour l'illustrateur, pour faire exister cette double écriture texte/image.
 
M.-P.Q. – Et dans ce lien entre le travail de l’auteur et celui de l’illustrateur, le texte arrive-t-il toujours en premier, ou peut-il y avoir simultanéité ? Ou même, l’illustrateur peut-il parfois orienter un peu l’histoire ?
 
S.S. – Non, c’est toujours dans ce sens-là ; le texte vient en premier, l’illustration arrive ensuite, et souvent il y a une seconde écriture une fois que l’illustration est posée pour éviter les redondances ; et inversement, je peux aussi renforcer certaines parties du texte parce que l’image ne « dit » pas assez clairement.
 
M.-P.Q. – Votre premier album est paru en 2006 ; il s’écoule ensuite trois années – et six albums – entre cette publication initiale et celle de votre premier roman. Comment passe-t-on de l’écriture d’un album à celle d’un roman ? À moins que cela ne se soit pas fait dans ce sens-là ?
 
S.S. – J’écris depuis toujours, pas uniquement pour la jeunesse. J’ai écrit des textes pour adultes que je n’ai jamais publiés. L’écriture romanesque m’a toujours fait envie mais je n’osais pas trop me lancer. Un jour, j’ai envoyé un album à une éditrice qui ne me connaissait pas. Elle m’a dit « vous n’êtes vraiment pas fait pour écrire des albums, laissez tomber. En revanche, vous avez une très belle écriture et elle conviendrait parfaitement pour un roman ». Je l’ai prise au mot…
Auparavant, alors que je faisais une formation de scénariste, j’ai commencé à écrire un long-métrage ; il est devenu mon premier roman, Guadalquivir. Ce livre est vraiment très visuel, une écriture sèche, un peu comme l’écriture de scénario. Ensuite j’ai travaillé pour m’en éloigner, pour rentrer dans des narrations plus complexes.
 
M.-P.Q. – Peut-on dire qu’il y a une sorte de « fil rouge » dans vos romans, quelque chose qui les relierait entre eux ?
 
S.S. – Oui, mais là aussi, j’essaie de m’en défaire. Ce sont des tics d’écriture, je pense. Il y a souvent des grands-mères, parce que j’ai passé dans mon enfance beaucoup de temps avec une de mes grand-mères ; c’est elle qui je pense m’a donné quelque part le goût des histoires. Elle me lisait les contes de Grimm, de Perrault, et cela a été, je crois, ma première entrée dans le monde du récit et du livre.
On retrouve souvent le personnage de l’aïeule qui sait, qui connaît, elle, le récit familial. Dans mes romans, les histoires de famille sont souvent amputées, les personnages vont à la recherche de ces éléments manquants. Ils explorent ces zones d’ombres et ce sont les personnes plus âgées qui détiennent les secrets. Il y a souvent cette transmission dans mes livres. Il y a aussi un rapport à la marginalité, à l’exclusion – les personnages, en général, sont au bord de la société, ils ne savent pas trop comment faire pour y entrer. Il y a aussi un rapport à la folie, à la sauvagerie. Je me sers beaucoup de la figure de l’animal, j’imagine comme un révélateur de pulsions ou de quelque chose d’inconscient chez les personnages.

M.-P.Q. – Vous flirtez souvent aussi avec le fantastique, ou le merveilleux…

S.S. – Oui, mais ce que j’y mets en réalité, c’est la projection d’un univers intérieur, quelque chose qui viendrait s’incarner dans le monde réel mais qui n’est qu’une transcription de l’inconscient des personnages, comme la créature dans La langue des bêtes, qui en fait n’existe pas. Je pense que cela vient de mes lectures d’adolescence. J’ai découvert la littérature avec Julio Cortázar, et le réalisme magique, où il y a souvent cette projection d’un univers intérieur qui vient envahir le réel.

M.-P.Q. – Pouvez-vous me parler un peu du projet qui vous amène ici, et dont on ne sait rien, si ce n’est le titre, provisoire, « La Part du feu » ?

S.S. – J’y parle de l’invisibilité sociale. Cela se passe en bord de mer, ce pourrait être le Sud de l’Espagne ou le Sud du Portugal, une ville portuaire un peu à l’abandon, sinistrée. Je juxtapose quatre voix. Quatre personnes qui cherchent un chemin. Il y a évidemment une vieille femme, qui vit seule cloîtrée dans son appartement ; une jeune fille qui a abandonné sa fille il y a quelques années, elle est partie, elle a vécu dans la rue et elle revient là ; une sœur et un frère et clandestins, qui eux, viennent d’arriver. Chacun cherche à se raccrocher au monde. Ces personnages s’entrecroisent et se rencontrent. Ils s’éclairent un peu les uns les autres. Dans un contexte très sombre, ces volontés de vie, mises ensemble, créent une force. La narration est assez compliquée. Ce livre est écrit en partie. Mais je me questionne aujourd'hui sur la pertinence de ce projet, son orientation, ce que j'ai vraiment envie d'exprimer.
 
M.-P.Q. – Et vous vous confrontez à cela durant cette résidence ?
 
S.S. – Oui, mais j’ai pris le parti de prendre un temps d’expérimentation, de recherche. Les fils vont peut-être se dénouer… Je suis très exigeant avec moi-même. J’ai souvent beaucoup d’idées de textes que j’écarte, que je ne prends même pas le temps de poser sur une feuille parce que je me dis que ce n’est pas bon. Depuis une semaine que je suis ici, je profite de ce temps-là pour explorer des écritures, des univers que j’avais mis de côté. Par exemple ce matin, j’ai écrit de la poésie, sur des petites choses qu’il y a autour, ici, dans la nature. J’essaie de décentrer mon regard.
 
M.-P.Q. – Et le fait d’être dans cette résidence, avec d’autres artistes, pensez-vous que cela puisse vous apporter quelque chose ?
 
S.S. – Le soir, quand on se réunit autour de la table, on prépare à manger, on boit un coup, et chacun fait état de son avancée, de son blocage ; c’est très sympathique, dans le sens où on partage nos doutes. C’est comme une espèce de psychanalyse de groupe ! D’autant que ce sont des choses que je ne me permets pas d’exprimer au quotidien.
On s’est dit aussi que ce serait bien d’avoir un moment de création en commun. C’est une envie que j’ai souvent croisée chez les auteurs, parce que c’est un métier solitaire, où on est seul face au doute et face à la création. Or je pense que l’imaginaire, au bout d’un moment, se fatigue, s’épuise. Il peut émerger ce désir d’aller frotter son imaginaire à celui de quelqu’un d’autre, de faire naître quelque chose – même si c’est éphémère – de ces croisements.
 

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