Les métamorphoses du réel : livre et cinéma animés

« Il faut y être… »

« Il faut y être… »

Photo : La Mort Père & Fils de Denis Walgenwitz et Winshluss, Schmuby Productions/ Je suis bien content Production

Propos recueillis par Christophe Dabitch


Cartoon Movie, forum européen dédié aux professionnels du film d’animation, confirme son installation à Bordeaux avec une deuxième édition (du 7 au 9 mars 2018) depuis son départ de Lyon. Le néo-Bordelais Nicolas Schmerkin, de la société de production Schmuby, évoque l’importance de ce rendez-vous.

 

Pourquoi vous être installé à Bordeaux en tant que producteur de films d’animation ?

J’avais une société à Paris depuis une quinzaine d’années, Autour de minuit, et je voulais travailler avec Thibaud Ruby qui avait déjà une expérience sur des longs-métrages d’animation comme Ernest et Célestine. Il s’installait à Bordeaux pour des raisons personnelles et nous connaissions l’envie de la région Aquitaine d’accueillir plus d’animation en proposant un soutien financier. L’idée est venue naturellement de créer une société de production ici pour faire nos films. Thibaud travaillait déjà avec Folivari que venait de monter à Bordeaux Didier Bruner, le fondateur des Armateurs. Avec nos différentes collaborations, par ailleurs, nous pouvions ainsi créer cette société sans avoir immédiatement besoin que le carnet de commandes soit plein. L’idée était de produire des courts-métrages, des séries ou des longs-métrages plutôt artistiques et fragiles. D’un point de vue pratique, le partage des tâches et de l’espace était important. Il est difficile d’accueillir vingt ou trente personnes à Paris. Ce nouvel espace bordelais nous permet de disposer de deux lieux pour que le film avance plus vite. Du côté des compétences, Thibaud est spécialiste de la 2D tandis qu’à Autour de minuit, nous avons plus une expérience 3D ; cela avait donc du sens de travailler ensemble. Notre premier projet de court-métrage, Peripheria, était ambitieux, à hauteur de 200 000 euros. Il a eu un parcours exceptionnel dans de nombreux festivals à travers le monde.
 

Quels sont vos axes éditoriaux ?

Ce sont plutôt des films d’auteur qui proposent une vision décalée du monde, des films graphiques avec une esthétique originale. Ce ne sont pas des films à thèmes ou sociaux mais ils touchent à la politique, la société et à l’être humain contemporain en passant plutôt par la sensation, ce qui est le propre des films d’animation. Nous avons plutôt une perspective adulte comme avec Unicorn Wars d’Alberto Vazquez, qui traite de la guerre, ou encore La Mort, père et fils, un court-métrage de Winshluss. Mais nous développons aussi deux séries pour la jeunesse, Jean-Michel Super Caribou et Non-Non, avec des antihéros un peu décalés.

 
Quelle est la particularité de la production d’un film animé ?

Il faut s’armer de patience et de passion ! On passe entre deux et cinq ans sur un court-métrage, un peu plus sur une série et encore plus sur un long-métrage. C’est beaucoup plus cher en général, cela demande des expertises particulières et on a parfois du mal à recruter les bons profils de collaborateurs. C’est un secteur qui fonctionne bien depuis deux ou trois ans. Pour un film de tournage ou un documentaire, on sait qu’il va falloir passer par des caméras, des lumières, etc. Mais pour un film d’animation, il y a des dizaines de manières de le faire et on n’a pas encore exploré toutes les façons de mélanger les techniques. Sur un film en prise de vue réelle, il « suffit » d’avoir un scénario, une idée de casting et une note d’intention pour déposer le projet au CNC1 ou dans une région, mais en animation, il y a parfois plus d’un an de travail sur un film parce qu’on nous demande un développement graphique, le design, le scénario, le story-board, etc. Il faudrait presque avoir déjà commencé le film ! Les budgets sont plus élevés également, les distributeurs et les chaînes sont plus exigeants. Un court-métrage de fiction peut être une course de vitesse sur quelques jours, mais l’animation est un marathon…
 


"Cela ancre l’idée que dans la nouvelle région, il n’y a pas qu’Angoulême."



Que représente pour vous l’arrivée de Cartoon Movie à Bordeaux ?

C’est une très bonne nouvelle. Nous y avons présenté Unicorn Wars l’an dernier, nous étions les locaux de l’étape avec trois autres sociétés. Cela nous a offert une bonne visibilité et dès la première année, nous avons ressenti des effets très positifs. Cela ancre l’idée que dans la nouvelle région, il n’y a pas qu’Angoulême. Nous sommes peu de sociétés d’animation à Bordeaux et cela met un coup de projecteur sur nous.
 

Que vous amène un événement européen comme celui-là ?

Cartoon Movie ne concerne que les projets de longs-métrages. Si notre projet est sélectionné, on s’y rend pour le pitcher2 à des professionnels, trouver des partenaires, des financements, donner de la visibilité au film, etc. Cela nous donne aussi des obligations parce que l’on a une dead line pour finir le trailer3, le scénario et pour présenter des images. Comme le Cartoon forum de Toulouse pour les séries, en septembre, c’est essentiel. La plupart de nos projets ont avancé parce que nous les avons présentés dans les Cartoons. Nous avons eu des retours concrets, des contacts, des partenaires, une avancée du projet qui nous sert ensuite à le présenter à d’autres marchés, d’autres festivals, à Annecy ou Cannes par exemple. Sur place, on parle du film pendant vingt minutes devant une salle de professionnels qui a priori sont intéressés car ils ont vu le trailer le matin. Dès la fin du pitch, ils remplissent des fiches où ils notent de 1 à 5 les aspects narratifs, visuels, marketing, etc. On sait immédiatement si le film a plu, si des partenaires potentiels se présentent. Pendant trois jours, on a ensuite le temps de prendre des rendez-vous pour parler du film ou d’autres projets. Cartoon Movie est le rendez-vous le plus important au monde en termes de participants et de projets, et le plus efficace. Toutes les chaînes françaises y sont représentées ainsi que la plupart des grandes chaînes européennes, des coproducteurs, des institutions régionales et européennes, etc. Il faut y être…
 

Un événement comme celui-là a-t-il des retombées sur le secteur de l’animation en Nouvelle-Aquitaine ?

Je pense que oui. Les sociétés de production émergentes en région peuvent venir et voir des projets, entrer en coproduction ou proposer des prestations en région. Les sociétés de Bordeaux et d’Angoulême sont présentes. Des sociétés comme Piste rouge, pour le son, viennent, assistent aux pitchs et proposent leurs services. C’est aussi le cas pour les producteurs qui peuvent entrer en coproduction européenne, faire une partie du travail ici, demander un soutien régional… Cela va au-delà du focus médiatique sur Bordeaux et la région.
 

Comment situer la place de la région dans le domaine de l’animation en France et en Europe ?

En fabrication, avec les studios d’Angoulême, c’est probablement la première région française. Et la France est à la première place européenne et à la deuxième place mondiale dans le secteur de l’animation. Cela se joue avec Rhône-Alpes et le pôle de Valence. Les Hauts-de-France aussi investissent beaucoup en ce moment sur le modèle de la Nouvelle-Aquitaine. Pour les séries, la région est au premier rang européen et c’est un pôle très puissant au niveau mondial. En termes de contenu, il y a des films comme La Tortue rouge de Michael Dudok de Wit, animé à Angoulême par Prima Linea, qui sont présents aux Oscars et à Cannes. Il y a un vrai savoir-faire qualitatif et technique internationalement reconnu.
 
 
 
Retrouvez le site de la production : http://schmuby.com
 
1. Centre National du Cinéma.
2. Présenter de manière synthétique un film ou un projet de film.
3. Bande-annonce.

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