L'art du portrait : de l'intime au collectif

« Filmer sa propre vie, c’est filmer le monde »

« Filmer sa propre vie, c’est filmer le monde »

Grandir, un film de Dominique Cabrera

Propos recueillis par Christophe Chauville


Rencontre avec Dominique Cabrera

L’œuvre documentaire de Dominique Cabrera est marquée d’un regard singulier que la réalisatrice porte sur des sujets tels que la vie sociale, les liens entre la France et l’Algérie où elle est née, ou encore le déracinement.
Demain encore demain, son premier long-métrage (1995) est autobiographique, un journal intime. Ce film marque le passage vers la fiction. Dominique Cabrera a aujourd’hui à son actif plus d’une vingtaine de films. Nous l’avons rencontrée pour qu’elle nous parle de portrait et d’autoportrait…
Christophe Chauville – On a le sentiment que toute votre œuvre documentaire tend à l’art du portrait, tant dans les films clairement autobiographiques (réunis en DVD par Potemkine en 2014), où l’on se trouve même d’évidence dans l’autoportrait, que sur d’autres sujets et motifs, depuis J’ai droit à la parole jusqu’à Une poste à la Courneuve. Vous reconnaissez-vous dans ce champ d’expression qu’est le portrait ?
 
Dominique-Cabrera-Grandir-ZoeDominique Cabrera – C’est très juste. Le portrait, le visage, c’est ce qui m’inspire. Quand je tournais Demain et encore demain, je regardais un livre sur les autoportraits de Rembrandt et j’étais  inspirée par le projet de saisir sur son propre visage le temps qui passe.
C’est quand j’ai tourné et surtout revu, des années plus tard, Une poste à la Courneuve que j’ai compris que le visage était mon motif. Je voyais qu’au-delà de l’analyse sociale et politique de cet établissement postal, c’étaient les visages en mouvement des personnages qui m’avaient inspirée, pour leur beauté singulière, mais aussi pour la justesse de leur inscription sociale. Comme des croquis particulièrement vivants.
En tournant mon dernier film, Corniche Kennedy, j’ai pensé à nouveau à des portraits. La mer et le ciel sont comme un fond coloré, qui met en valeur les visages et les corps de mes personnages.
 
C.C. – Quand et comment vous est venue la nécessité de parler du monde en vous filmant vous-même ? Et en retour de parler de vous en filmant le monde, autour de vous, de façon très proche, ou moins directement intime...
 
D.C. – Après Une poste à la Courneuve, où j’avais exposé les autres, les passants, les postiers, j’ai été visitée par l’idée que je devais m’exposer moi-même. Et filmer sa propre vie, c’est filmer le monde...
 
C.C. – Quel a été le rôle de l’outil, à savoir la petite caméra et le numérique, dans l’évolution de votreDominique-Cabrera-Demain démarche ?
 
D.C. – C’était en effet aussi le moment où arrivaient les caméras Hi-8, et une idée c’est souvent un faisceau de raisons, de circonstances, plus tout ce que l’on ne sait pas..
 
C.C. – Vous avez très tôt, avant même l’avènement d’internet et des réseaux sociaux, choisi de vous filmer, dans des situations très intimes, psychologiques comme sentimentales, avez-vous eu un questionnement à ce sujet, sur la pudeur, la signification de se montrer et se laisser regardée, etc. D’autant plus que vos proches – vos parents, frères et sœurs, votre fils Victor ou votre époux actuel – sont alors aussi concernés directement...
 
D.C. – Je ne voulais pas les montrer. Mais j’avais à l’esprit les écrivains et les peintres qui m’avaient nourrie et qui avaient écrit ou œuvré à partir du matériau de leur vie. Virginia Woolf, Colette, la correspondance de Flaubert, Montaigne, Bonnard, Renoir, etc… prenaient comme modèles leurs proches, leur fenêtre, leur corbeille de fruits. Je me suis mise à prendre comme modèles mes proches parce que personne ne m’intéressait autant qu’eux. Et je n’ai jamais eu l’impression de les blesser. J’ai Dominique-Cabrera-Grandir-Mamanen revanche souvent été torturée par le désespoir de ne pas avoir su saisir avec suffisamment de justesse leur être dans toute sa complexité et sa grâce. Mais quand nous serons tous morts, ils seront encore là, vivants dans mes images.
 
C.C. – Voir tous vos films autobiographiques donne le sentiment au spectateur de vous connaître profondément, était-ce exactement votre objectif, est-ce en partie effrayant pour vous ou est-ce une fausse idée, votre démarche de cinéaste ayant orienté la nature de ce que l’on verrait, par l’écriture, le montage, la mise en scène, laissant en fait ainsi inapproché tout un pan de vous ?
 
D.C. – Je suis à moi-même un mystère, une énigme ! De ce fait, je suis loin de penser que je pourrais être connue des spectateurs de mes films ! Je ne cherche pas à cacher ou à révéler telle ou telle part, il s’agit seulement de modeler un moment, une image, une ligne de récit qui s’approche le mieux possible de ce qui toque à la porte. Un film est une petite partie de l’iceberg immense qui sous les eaux chemine.
 
C.C. – Avez-vous l’impression d’avoir aussi dressé, de film en film, le portrait d’une partie de la communauté des réfugiés d’Algérie, par le biais d’une famille parmi d’autres, la vôtre ?
 
D.C. – Il y a tant et tant d’histoires singulières, là et ailleurs. Les histoires, l’histoire de « ceux d’en bas » n’a pas été suffisamment et pas suffisamment bien racontée...
 
C.C. – Y a-t-il d’autres cinéastes ou des artistes d’autres disciplines dont la démarche se rapproche selon vous de la vôtre et vous intéresse ou vous touche ?
 
D.C. – Il y en a beaucoup trop pour les citer ! Qu’ils existent, ces frères et ces sœurs, c’est surtout cela qui compte : sentir, savoir qu’il y en a tant d’autres, et depuis toujours, qui se sont « pris le chou » une vie entière pour dire, dessiner à tout prix ce qui leur tenait à cœur.
 
C.C. – Comment appréhendez-vous ce nœud de votre personnalité d’artiste quand vous travaillez dans le domaine de la fiction, une partie également importante de votre création ?
 
D.C. – J’essaie de plus en plus de m’approcher de ma vérité, de simplifier ma manière de faire, d’aller là ou ailleurs, vers le plus vrai, le vif de la vie.
 
C.C. – Développez-vous d’autres projets futurs dans la veine de Demain et encore demain ou de Grandir ?
 
J’y pense, mais je n’ai pas encore sauté dans la mer...

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  • Filmographie de Dominique Cabrera
    1980 Mort subite (court-métrage)
    1981 J’ai droit à la parole (documentaire, court-métrage)
    1984 À trois pas, trésor caché (documentaire, court-métrage)
    1985 L’art d’aimer (court-métrage)
    1987 La politique du pire (court-métrage)
    1988 Ici là-bas (court-métrage)
    1990 Un balcon au Val fourré (court-métrage)
    1992 Chronique d’une banlieue ordinaire (documentaire, moyen-métrage)
    1992 Rester là-bas (documentaire)
    1993 Réjane dans la Tour (court-métrage)
    1993 Rêves de ville (documentaire, court-métrage)
    1993 Traverser le jardin (court-métrage)
    1994 Une poste à la Courneuve (documentaire, moyen-métrage)
    1997 L’autre côté de la mer
    1997 Demain et encore demain, journal 1995 (documentaire)
    1998 Retiens la nuit (téléfilm, collection Gauche/Droite d’Arte)
    1999 Nadia et les hippopotames
    2001 Le lait de la tendresse humaine
    2004 Folle embellie
    2009 Quand la ville mord (téléfilm, série Suite noire)
    2010 Ranger les photos (coréalisé avec Laurent Roth, court métrage)
    2013 Grandir (Ô heureux jours) (documentaire)
    2013 Goat Milk (court-métrage)
    2013 Ça ne peut pas continuer comme ça ! (téléfilm)
    2016 Corniche Kennedy
     
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