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24 05 2017

« Écrire exactement comme on pense »

Par Marie-Pierre Quintard


« Écrire exactement comme on pense »

Marc Pautrel – Photo : Catherine Hélie / Gallimard

Lorsque j’ai rencontré Marc Pautrel en 2013 au chalet Mauriac, il commençait son roman sur Blaise Pascal. La plupart des livres qu’il avait écrits jusque-là s’inspiraient plutôt de son histoire personnelle ; cependant il n’affichait pas un attrait particulier pour l’autofiction. Il s’agissait de s’emparer d’un fait digne d’intérêt, quelle que soit son origine, et d’en dérouler habilement le fil pour en faire un roman.

Mais sa vie s’étant recentrée de plus en plus exclusivement sur l’écriture, elle ne suffisait plus à l’alimenter en sujets romanesques. Qu’importe ! L’Histoire fourmille de figures légendaires aux destins extraordinaires dont le potentiel littéraire est infini, du moment qu’elles sont vues et comprises par un véritable écrivain.
 
C’est ce regard d’une extrême acuité que Marc Pautrel a posé sur Blaise Pascal d’abord, puis sur Jean-Baptiste Siméon Chardin. Ces deux génies nous renvoient d’emblée non seulement à une époque donnée (les xviie et xviiie siècles), mais aussi et surtout à des images, des théorèmes, des inventions ou des pensées qui leur sont associés. Pourtant – et c’est là toute la force de l’écriture de Marc Pautrel –, on (re)découvre ces personnages historiques comme pour la toute première fois : à l’ouverture de chacun de ces deux romans, le temps est aboli, le lecteur se place au centre d’une scène qu’il voit véritablement, au présent. Ces entrées en matière sont d’une précision implacable, soutenue par une écriture juste, minutieuse, qui nous introduit d’emblée dans l’intimité du personnage. Cette prise directe sur le réel, associée à un sentiment de familiarité, nous permet de suivre au plus près l’émergence et la progression d’un esprit scientifique de génie dans le premier roman, et de comprendre la puissance transformatrice du regard que pose le peintre sur la réalité, dans le second. On distingue les nuances de tons et de lumière que l’artiste couche sur sa toile, on ressent l’excitation extrême du mathématicien qui s’apprête à percer les mystères du monde physique. On est loin de comprendre ce qui se joue dans ces esprits géniaux, et pourtant on perçoit le frémissement de ces âmes sur le point d’atteindre la connaissance infinie. On est, pour reprendre un mot de l’auteur, dans une « proximité maximale ».
 
Nous ne sommes pas dupes pour autant : la force de ces instantanés repose aussi sur une documentation approfondie, sur une réalité historique maîtrisée ; mais le tour de force réside dans l’effacement de cette connaissance sous-jacente. Comme à l’accoutumée, Marc Pautrel use a minima des marqueurs temporels ou géographiques – même s’ils sont nécessairement présents ici, s’agissant de personnages historiques –, et de cet usage limité des balises naît le sentiment d’intimité. La brièveté des chapitres, comme autant de courtes scènes, laisse entre eux un espace de liberté où peut s’exprimer l’imagination du lecteur.
Dans La Sainte Réalité, les éléments biographiques d’importance tels que la mort du père ou celle du fils ne sont pas plus développés que les descriptions de tableaux qui occupent l’essentiel du livre. On progresse dans ce livre comme un aveugle dans un musée, guidé par un maître de la description qui donne à voir véritablement l’image que nous n’avons pas sous les yeux. Parfois presque jusqu’à saturation, comme après des heures passées dans les galeries du Louvre...
Dans Une jeunesse de Blaise Pascal, la chronologie biographique est sans doute plus présente, mais elle n’empêche pas pour autant cette forte impression de voir – ou de vivre – les scènes racontées. Le récit de l’accident du carrosse, qui survient à la fin du livre, est ainsi véritablement cinématographique.
Mais la prouesse est peut-être encore plus dans l’art de raconter ce que l’on ne voit pas. Comment « dire » le raisonnement scientifique ou le regard du peintre ? Comment rendre perceptible ce qui relève de l’esprit ? « En essayant d’écrire de la manière la plus juste », me disait Marc Pautrel en 2013, « de penser directement en langage ».
 
Ainsi, peut-être est-ce le rapport à la réalité, commun chez ces deux génies, qui a séduit l’auteur ? Ils en percent et révèlent les secrets, ils ont accès à une forme d’absolu qu’ils parviennent à transmettre. Pour Chardin, ce sera par la peinture, bien sûr : « Donnez-moi n’importe quelle réalité, puis de la solitude, du silence et mes pinceaux, mes couleurs, ma toile, et je sanctifierai cette réalité, j’en ferai un espace de pensée et de vie, je la nourrirai éternellement, sans fin active et s’actualisant elle-même aussitôt qu’un humain y posera les yeux.1 » Pour Pascal, ce sera, finalement, grâce à l’écriture, après son expérience mystique de l’« an de grâce 1654 » : « Il n’aura plus comme consolation que la parole biblique et la langue française, écrire exactement comme on pense, immense chance de la France, privilège des habitants de ce curieux pays d’Europe.2 » C’est ce privilège que, près de quatre siècles plus tard, Marc Pautrel nous fait partager.

1. Marc Pautrel, La sainte réalité – Vie de Jean-Siméon Chardin, éd. Gallimard, Paris, 2017, p. 77.
 2. Marc Pautrel, Une jeunesse de Blaise Pascal, éd. Gallimard, Paris, 2016, p. 73.

 

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  • Références des livres
    Marc-Pautrel-Lasainterealite




    La sainte réalité – Vie de Jean-Siméon Chardin
    Marc Pautrel
    Gallimard, coll. L’infini
    19 x 12 cm ; 159 p. ; 16 € ; Isbn : 978-2-07-270102-3 ; janv. 2017
     
     





    Marc-Pautrel-Unejeunesse



    Une jeunesse de Blaise Pascal
    Marc Pautrel
    Gallimard, coll. L’infini
    19 x 12 cm ; 73 p. ; 12 € ; Isbn : 978-2-07-017783-7 ; janv. 2016