Films

30 10 2017

"C’est insupportable de ne penser l’immigration qu’en chiffres"

Propos recueillis par Laetitia Mikles


DR

Présenté lors du Mois du film documentaire, qui s’ouvre ce mercredi 1er novembre, Un paese di Calabria offre une lecture humaine des questions migratoires, sujet cher aux réalisatrices Shu Aiello et Catherine Catella.

 
Comment avez-vous entendu par­ler de la petite ville de Riace ?
 
Catherine Catella : En 2006, nous écoutions une émission de Daniel Mermet à la radio et nous trou­vions formidable l’idée qu’un vil­lage que nous supposions pauvre puisse revivre grâce à l’accueil des migrants.
 
Shu Aiello : Mes grands-parents sont d’origine calabraise et Ca­therine est fille de Siciliens. Nous avions envie d’explorer la question de l’exil et de l’émigration depuis longtemps.
 
CC : Pendant de longues années, mes parents ont tu leurs condi­tions de départ et d’accueil en France. Ce n’est qu’avec le temps qu’ils m’ont confié leurs souve­nirs, le sentiment de n’être ni de là-bas, ni vraiment d’ici... Nous avons grandi avec l’absence : l’ab­sence d’origine, l’absence de sou­venir, l’absence d’une généalogie.
 
SA : Nous sommes donc parties à Riace pour voir de nos yeux ce qui paraissait être une utopie in­croyable.
 
 
Comment est née l’idée du film ?
 
SA : Nous ne supportons plus d’entendre dans les informa­tions le vocabulaire utilisé au­tour de l’immigration. Les mots comme « flux de migrants, débar­quement, pression migratoire » nous scandalisent.
 
CC : C’est insupportable de ne penser qu’en chiffres, sans tenir compte du destin de chaque per­sonne qui émigre. Riace est ap­paru comme un contre-exemple. Là-bas, depuis vingt ans, l’accueil n’est pas vécu comme une source de division, mais au contraire comme la possibilité de partager l’histoire commune du village.
 
SA : En faisant le portrait de ce village, nous pouvions montrer qu’accueillir de nouveaux habi­tants n’empêche pas de garder son identité. Nous avons pu filmer des gens simples, plutôt pauvres, qui ont l’intelligence du coeur mais aussi le pragmatisme de pen­ser que l’étranger peut être une chance dans un village désertifié et vieillissant. Ce sont des gens qui ont la mémoire de l’exil des leurs, des gens qui ont l’habitude de regarder la mer.
 
 
Combien de temps a duré le tour­nage ?
 
CC : Après un premier repérage en avril 2012, il y a eu cinq ses­sions de tournage d’une dizaine de jours.
 
SA : Nous voulions filmer diffé­rents temps de vie et assister aux évènements importants du vil­lage : les élections, la fête si sym­bolique de Cosmo et Damiano, les saints patrons du village venus de Syrie...
 
 
Qui est à l’origine de ce village d’accueil des migrants ?
 
SA : En 1998, un bateau avec 200 Kurdes à bord a échoué sur la plage. Domenico Lucano, alors conseiller municipal d’opposition, et une poignée d’habitants ont dé­cidé de les accueillir et de créer une dynamique au sein du village autour de cet accueil.
 
CC : Ensemble, avec les nouveaux arrivants, les maisons ont été res­taurées. Elles ont servi tant au tou­risme qu’à l’accueil des migrants. L’association Città Futura est née. Elle liait l’accueil des immigrés et le développement du village. Do­menico a été élu et, depuis, il est toujours maire de Riace. Le village s’est transformé, l’école a rouvert, les magasins se sont maintenus...
 
 
Cette décision d’accueil n’a pas rencontré d’opposition ?
 
SA : Curieusement, l’opposition politique n’a jamais remis en question l’accueil des migrants. Pour une raison avant tout prag­matique : les habitants majoritai­rement très âgés ont eu des aides à domiciles, quelques jeunes ont retrouvé un peu de travail… Per­sonne ne veut renoncer à cette renaissance.
 
CC : Chacun a compris que c’était une vraie opportunité ! La seule opposition silencieuse est celle de la mafia qui voit d’un mauvais oeil de perdre de potentiels «esclaves» pour ses grandes exploitations.
 
 
Quels sont les rapports entre la mafia calabraise et l’émigration ?
 
SA : La mafia fait travailler des im­migrés sur de grandes plantations maraîchères dans des conditions proches de l’esclavage. L’exemple de Riace risque d’influencer ces travailleurs surexploités.
 
CC : D’ailleurs la Mafia fait pres­sion sur le maire et Città Futura : un espace communal saccagé, criblé de balles, des véhicules brûlés, les chiens du fils de Dome­nico empoisonnés... Mais Dome­nico résiste avec l’ensemble de la population à ses côtés. L’accueil et la lutte contre la mafia font partie d’un même combat politique.
 
SA : Heureusement, le faible enjeu économique que représente Riace et la résistance du maire tiennent la mafia à distance. Même si elle se livre à des intimidations, la réponse collective du village dé­sarme la loi du silence.
 
 
Quelle est cette mystérieuse nar­ratrice dont on entend la voix ?
 
CC : Elle s’inspire de la voix de Rosa Maria, la grand-mère cala­braise de Shu, enregistrée sur une vieille cassette audio. Dans son récit, j’ai retrouvé celui de mes pa­rents, émigrés siciliens.
 
SA : Il ne faut pas oublier qu’en deux siècles, 40 millions d’Italiens ont quitté leur pays. Le plus grand exode du 20ème siècle ! Heureu­sement pour eux, même s’ils ont connu de nombreux drames, ils ne sont pas morts par milliers en mer. Et les pays qui les ont reçus - parfois très durement - ne les ont pas mis systématiquement en camps ou refoulés. Comme eux, des Irlandais, des Polonais et tant d’autres ont tenté une vie meil­leure ailleurs.
 
CC : Les chansons traditionnelles racontent souvent les épopées de ces migrants italiens.
 
 
Cette forte solidarité est-elle spé­cifique à la Calabre ? à Riace ?
 
CC : C’est effectivement un village où il y a une forte vitalité. C’est en partie lié au projet d’accueil qui a donné une nouvelle énergie au village, avec des jeunes et des en­fants, une activité incessante, une nouvelle équipe de foot…! Mais c’est aussi lié aux traditions très fortes de Riace qui continuent de tisser du lien dans la communau­té.
 
SA : En se libérant du poids de la fermeture (dont la mafia est un des moteurs), en s’ouvrant aux autres, les habitants de Riace ont choisi d’affronter la vie avec ses aléas et ses difficultés, et cela les rend forts.
 

 

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