L'art du portrait : de l'intime au collectif

« C’est dangereux de raconter sa vie »

« C’est dangereux de raconter sa vie »

Portrait de Catherine Millet par Jean-Christophe Menu – Extrait de Chroquettes, Fluide glacial-Audie, 2016.

Propos recueillis par Christophe Dabitch


Co-fondateur en 1990 de l’Association1, maison d’édition qui a permis entre autres l’émergence de la voie autobiographique en bande dessiné, Jean-Christophe Menu est aussi l’auteur de Livret de phamille2, un livre inscrit dans ce genre, qui rassemble des fragments et récits courts. Il poursuit par ailleurs un travail de réflexion sur la bande dessinée. Le Festival d’Angoulême lui a consacré une exposition en 2016.
Christophe Dabitch – Pourquoi Gotlib est pour vous l’inventeur de l’autobiographie en bandes dessinées ?
 
Jean-Christophe Menu – Pas l’inventeur, mais quand j’étais jeune, La Rubrique-à-brac a été une révélation pour moi. C’était une série humoristique mais de temps à autres il se permettait des pages sur son enfance parfois extrêmement poignantes. Il a été encore plus loin ensuite dans l’Écho des savanes. Il y a eu aussi Mandryka et Bretécher qui ont beaucoup compté pour moi.
 
C.D. – Si on compare la bande dessinée à d’autres expressions, comment expliquer que la voie autobiographique soit apparue si tardivement ?
 
J.-C.M. – On y a beaucoup réfléchi dans la revue L’Éprouvette, avec Christian Rosset notamment. Et il y a des parties de ma thèse de doctorat là-dessus. C’est compliqué. La bande dessinée est en marge et elle le restera toujours. Elle a toujours été à la fois en avance et en retard. L’autobiographie est effectivement arrivée très tard. Il y a eu des signes avant-coureurs avec Eisner, Crumb ou en France Baudoin, Gotlib, Mandryka mais ça a vraiment démarré à l’époque de l’Association. Il y a longtemps eu des pistes que personne ne saisissait. Quand on a fondé l’Association, on avait tous envie de parler de nos vies et les gros éditeurs à l’époque n’en avaient rien à faire. Il ne faut pas oublier que personne n’a voulu publier Spiegelman qui s’est retrouvé chez Flammarion. Les éditeurs étaient totalement en retard. On avait nous envie d’explorer les marges : l’expérimentation sur les formes, l’autobiographie, les récits de rêve… Le problème est que l’autobiographie est vite devenue une caricature.
 
C.D. – Pourquoi ?
 
J.-C.M. – Dans l’édition, en général, tout a été récupéré. À une époque, il y avait les bons et les méchants, maintenant tout est mélangé. C’est pour ça que je n’ai aucune honte à être chez Fluide ou chez Casterman aujourd’hui. Pour l’autobiographie, je ne veux pas dire du mal mais des blogs sur Internet ont pu parfois faire des livres qui étaient très médiocres. C’est un des problèmes de l’édition BD, ce sont les trucs à pitch qui se vendent. Je vais dans tel ou tel pays dangereux, je fais un livre, j’ai ma belle-sœur qui a une maladie, je fais un livre… Et ça, les journalistes savent en parler parce qu’ils ne savent pas parler du dessin.
 
C.D. – En tant qu’auteur, avec « Livret de phamille », comment avez-vous abordé ce genre ?
 
J.-C.M. – J’ai fait des autoportraits et des planches sur ma vie dès l’âge de 13 ans. Je n’ai pas chopé la mode, c’était vraiment un besoin. J’étais dans la bande dessinée et dans le besoin de m’exprimer par moi-même, le mélange s’est fait naturellement. Mais le truc fondateur a été l’histoire pour la revue de l’Association, le Lapin n°1, qui est la première du Livret de phamille, sur un voyage en Finlande. Il y a eu la deuxième ou je j’évoque un accouchement et cela a été très mal pris à l’époque, comme quelque chose d’impudique alors que j’avais justement fait très attention aux mots et aux images pour être pudique. Je ne voulais blesser personne, ni les lecteurs ni la personne avec laquelle je vivais à cette époque-là. Évidemment quand on lit Livret de phamille, on sent que les choses vont aller mal et ça a été très mal… C’est bizarre de m’être fait traiter d’impudique alors que maintenant, raconter sa vie est devenu un standard. J’ai arrêté cette série parce que cela a tourné ensuite au divorce et au cauchemar. J’ai toujours eu besoin de faire le livre de la suite mais je n’y suis pas encore parvenu, ça fait vingt ans que j’essaie. C’est dangereux de raconter sa vie. D’autres comme Fabrice Neaud en ont bavé. Il a représenté les gens, il s’est fait menacer, on s’en est pris à lui physiquement.
 
C.D. – Est-ce qu’il y a des choses que vous vous interdisez ?
 
J.-C.M. – Bien sûr. Je suis pudique, je ne suis pas Joe Matt qui raconte ses branlettes et tout ça. Ce sont des psychologies différentes. Je suis capable d’aller très loin dans une forme d’autodénigrement mais je m’interdis ce genre de choses. Dans le langage de la bande dessinée, la mixture de l’image et de la séquence, l’autobiographie est pour moi une option parmi d’autres. J’aime bien passer de « l’autobio » à la fiction par exemple. Ma dernière histoire qui sera publiée dans la nouvelle revue de Casterman, Pandora3, est basée sur le rêve, ce qui est pour moi une forme d’autobiographie autour de mes rêves récurrents pour essayer de les dessiner et les exorciser.
 
C.D. – Au fil des années, comment évolue votre rapport à l’exercice de l’autoportrait ?
 
J.-C.M. – On est dans une sorte de tradition. Sans comparer évidemment, je ne me sens pas très différent de Dürer ou Van Gogh. C’est un besoin de s’auto-représenter, comme une horloge. Dans les bandes dessinées, je me représente toujours au même âge, un personnage comme un genre de Gaston Lagaffe qui ne va jamais bouger mais dans mes carnets, je me représente tel que je vieillis. C’est très spécial de se dessiner soi-même. L’auteur sud-africain de Bitterkomix, Joe Dog, a par exemple une obsession à se dessiner dans ses carnets. Je le fais moins mais il y a un truc psychologique avec le fait de vouloir s’auto-représenter : c’est quoi ma gueule ? J’ai besoin de représenter ma gueule telle qu’elle est là parce que je vieillis, j’avance, je grandis… C’est quelque chose de fondamental. Nous sommes quelques-uns à le faire régulièrement.
 
C.D. – Est-ce que les questions sont les mêmes quand vous vous représentez et quand vous représentez les autres, vos proches ?
 
J.-C.M. – Bien sûr. Il y a à fois plus de distance et moins d’enjeux car quand on s’auto-représente, c’est un jalon et on ne veut pas se rater. Sinon on jette. Dessiner les femmes pour moi, c’est plus compliqué. Je ne suis pas Baudoin ! (rires)
 
C.D. – Quel avenir voyez-vous au genre autobiographique ?
 
J.-C.M. – C’est devenu normal, donc seul le talent peut faire la différence. Il peut y avoir encore des excellentes autobiographies en bande dessinée mais la chose s’est un peu fondue dans la masse, avec Internet, les bloggeurs bla bla bla…C’est devenu un genre, tout comme le roman graphique. On n’est plus à l’époque où il n’y avait que Julie Doucet et Matt Konture.
 
1. Avec Stanislas, Matt Konture, Killofer, Lewis Trondheim, David B. et Mokeït.
2. L’Association, 1995.
3. En librairie le 13 avril
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