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03 05 2017

« Aller vers soi. Être ce qu’il reste quand il ne reste rien. »*

Par Nathalie André


« Aller vers soi. Être ce qu’il reste quand il ne reste rien. »*

Le dernier livre de Derek Munn – Vanité aux fruits, a été écrit en grande partie au chalet Mauriac lors de la résidence de l'écrivain à l'automne 2014 – et publié aux éditions bordelaises L'ire des Marges. En voici une lecture.

Derek-MunnDans un entretien qu’il donnait en 2014, au chalet Mauriac lors de sa première résidence d’écriture, Derek Munn expliquait  « Je préfère créer une ambiance, avoir une trame narrative plutôt que de raconter réellement une histoire. » Pourtant, à lire chacun de ses livres, trois publiés à ce jour, l’histoire est très loin d’être secondaire. Il est vrai que ce sont des histoires en creux. De celles qui suivent les sillons intimes des pensées intérieures du personnage, comme des infrabasses, de celles qui se cristallisent dans les mots pour dire ce qu’on garde souvent en soi, sous silence, là où se logent des pleins dont on pense à tort qu’ils sont des vides. Et à chaque nouveau livre, Derek Munn, par son désir d’enlever à son écriture le superflu, de mettre en scène les gestes du quotidien qui se télescopent avec une humanité intérieure, cisèle une écriture qui est une invitation à s’intérioriser, à ralentir, à écouter. Et comme un tableau dont on veut s’imprégner et épuiser tous les détails, il faut parfois y revenir plusieurs fois. D’autant que ses personnages semblent chercher à saisir le sens d’être présent en même temps que celui d’être dans le présent, avec toute l’humilité et la difficulté qu’il y a à se fondre dans l’un ou dans l’autre. Vanité aux fruits, son dernier roman, Derek Munn l’a écrit en grande partie pendant sa résidence au chalet Mauriac. Publié dans un élégant coffret, en mars dernier, par la maison d’édition bordelaise l’Ire des Marges, son roman poursuit sur cette ligne et la pousse encore plus loin. « À chaque moment, pour chaque chose, j’ai toujours l’impression que c’est trop tard, que je suis déjà dans le moment d’après. Le présent est toujours juste à côté. » Face aux autres circonvolutions intérieures qui se bousculent sans fin entre ce qui est fait, doit être fait, dit, pas dit, et que « choisir n’est pas décidé ; et que parfois on ne décide pas », le narrateur de Vanité aux fruits détermine cette fois un choix pour sa vie. C’est ainsi qu’il revisite son appétit pour celle-ci, à travers une liste de fruits qu’il a établie. S’enroulent et se déroulent autour de son quotidien, de sa famille et de la mise en place de son projet, les souvenirs ou émotions qui y sont attachés. Mais ce n’est pas si simple, car Vanité aux fruits est une poupée russe. Derek Munn a réussi le tour de force d’emboîter les pièces dans le désordre, sans que cela interpelle. Jusqu’à ce que le lecteur découvre à la fin du livre, avec stupeur, que quasiment toutes les clefs de ce fameux choix lui étaient données dès le début... Aussi, après le tressaillement intérieur (comment suis-je passée à côté ?), s’impose le plaisir de lire... une deuxième fois pour tout dénouer, en savourant l’intelligence de la trame narrative. Pourtant tout était là : « Je suis mon propre fruit. Je m’épluche, me prépare. Je crache mes mots, mes pépins n’auront pas la chance de germer. Il n’y aura pas un autre cycle. Je ferai juste des restes. Du compost. »
Derek Munn est de nouveau l’heureux lauréat d’une résidence. Il vient de repartir pour écrire ; cette fois à la maison Julien Gracq (Pays de la Loire), dans le cadre des résidences croisées, nouées avec le chalet Mauriac (Nouvelle-Aquitaine). Il travaille sur un projet de roman, La Main gauche (titre provisoire), et il a prévu de continuer sur un autre déjà bien avancé qu’il souhaite finir. Mais on n’en saura pas plus pour l’instant : « Les secrets commencent avant qu’ils n’existent. Et quand on en garde un, on cache sûrement aussi quelque chose à soi. Je ne sais pas ce que je me cache. Si je le savais, ce ne serait pas un secret. »

*Extrait, Derek Munn, Mon cri de Tarzan, éd. Léo Scheer, p. 55, 2012.

Photo : Derek Munn au chalet Mauriac en 2014 – Loïc Le Loët / Écla

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  • Référence du livre
    Vanite-aux-fruits-Couv

    Vanité aux fruits
    Derek Munn
    Éditions L’Ire des marges / www.liredesmarges.fr
    16 x 12 cm ; 208 p. ; broché, livré dans un coffret ; 15 € ; ISBN : 979-10-92173-25-3
     



    Derek Munn est né en Angleterre en 1956.
    Il s’est installé en France en 1988 et écrit en français. Il vit à Bordeaux.